cheffe de cuisine, Auberge

Oui, cheffe! Elles s’imposent dans les cuisines du Grand Est

La place des femmes est dans la cuisine. Loin des clichés, elles ont décidé d’en faire une force et de s’imposer dans un milieu essentiellement masculin. Le 19 octobre, on les célébrait. Elles s’appellent Sylvie Grucker, Anne Erwin ou encore Michèle Brouet, elles sont Cheffes Cuisinière dans le Grand Est.

Il est 14h. Dans la cuisine du restaurant la Bonne Auberge, les commis s’activent pour éplucher, couper et préparer les ingrédients pour le service du soir, pendant que les cuisiniers s’activent sur les plats du midi. « Tu as fini avec tes poireaux? » lance Lydia Elgoff à l’un des cuisiniers. Depuis maintenant 41 ans, elle est la cheffe qui fait tourner les fourneaux du restaurant qu’elle a fondé avec sa sœur, Isabelle. « Ici, on fait de la cuisine contemporaine. Un peu marginale. J’aime prendre un produit remarquable et le travailler encore et encore, en changeant juste la mise en scène ».

Lydia fait partie des rares femmes cheffes de cuisine du Grand Est. Il faut dire qu’elles sont peu dans la Grande région. Tellement peu qu’Estérelle Payany, journaliste et auteure culinaire, et Vérane Frédiani, réalisatrice ont décidé de les recenser sur une carte, aux côtés des autres femmes cheffes en France. 

Être cheffe de cuisine, trop dur pour les femmes?

Cheffe cuisiniere, Auberge
Lydia Elgoff, dans sa cuisine du restaurant La Bonne Auberge

Nous avons toutes déjà entendu cette phrase : “La place des femmes est dans la cuisine”. Si le cliché leur colle à la peau dans la sphère privée, c’est une autre histoire quand on passe du côté professionnel.

En France, elles ne sont pas plus de 500 à avoir le titre de Cheffe de cuisine. Dans le Grand Est, elles sont seulement une vingtaine à porter ce titre. La raison avancée ? La cuisine serait un métier trop dur pour les femmes. Une idée reçue qui mène encore la vie dure à celles qui tentent d’entrer dans ce milieu essentiellement masculin.

Il faut dire qu’encore aujourd’hui, les codes de ce secteur sont masculins avec une organisation quasi militaire, une hiérarchie marquée, un travail physique et des rythmes soutenus. Il n’est d’ailleurs pas rare pour ces dames, de devoir prouver leur résistance avant d’obtenir un poste. “Quand on a commencé, il a fallu qu’on fasse notre trou. J’avais 19 ans et Lydia 23. Et quand un journaliste venait, il nous regardait d’abord de haut en bas, avant de s’intéresser à ce qu’on faisait » confie Isabelle Elgoff. « Quand on est une femme il faut être une battante, il faut y aller. C’est comme sur un terrain de rugby lors d’une mêlée. Si on ne se met pas en avant, personne ne le fera. Vous devez prouver votre démarche et votre passion » a constaté Anne Ernwein, Cheffe du restaurant À l’Agneau.

Trop peu de femmes parmi les étoiles

Déjà peu nombreuses dans les cuisines, elles sont également très peu à être valorisées dans leur travail. Et pour cause, le verdict du Guide Michelin est tombé en février : cette année – encore -, aucune femme n’aura sa place parmi les étoiles dans le Grand Est.

Depuis 1990, une seule femme cheffe aura réussi à garder la prestigieuse récompense dans la Grande Région : Lydia Elgoff. Si les femmes gagnent peu à peu du terrain en France, en 2020, elles n’étaient que 33 sur 630 à entrer dans le Guide. Rappelons que jusqu’en 2017, les femmes étoilées en France se comptaient sur les doigts de deux mains. Il faut donc noter la progression, même si elles ne représentent qu’un peu plus de 15% des titres.

Être cheffe, un long chemin qui commence en formation

En 2019, le Grand Est en partenariat avec Pôle emploi, le Lycée Hôtelier Alexandre Dumas d’Illkirch et le Greta Strasbourg Europe lançait le projet «  Des Étoiles et des Femmes », porté par les Bistrots Gourmands du Rhin. L’occasion pour des femmes issues de quartiers prioritaires de la Ville et sans diplôme, de se former auprès de chefs de la région. Un moyen aussi, d’encourager les femmes à se lancer dans cette voie.

Chloé fait partie des 3 seules filles de sa promotion, au CFA de Nancy. En plus de sa formation, elle est en alternance depuis un an dans un petit restaurant gastronomique. Pour elle, ce qui bloque, ce n’est pas forcément le métier en lui-même : « Au restaurant, ça se passe super bien mais à l’école c’est plus compliqué. J’ai un professeur qui fait régulièrement des blagues sexistes. Ça ne choque personne parce que c’est ancré. Mais, je trouve ça dommage qu’on apprenne la cuisine de cette manière ».

Les mots plus que l’expérience technique, voilà ce qui crée un fossé entre les hommes et les femmes de ce secteur. Selon Chloé : « Une phrase qui m’a marquée, c’est quand mon professeur a dit « les cuisiniers et les filles ». On nous répète aussi constamment que c’est un métier dur. Surtout pour les femmes. Tout le monde le dit donc forcément à force, ça décourage. C’est dommage parce que c’est un métier vraiment intéressant, basé sur l’humain et le partage ».

Un constat pourtant différent sur le terrain, puisque les mentalités commencent à changer : « Dans le restaurant où je suis, je ne me sens pas différente des garçons. On est tous sur un pied d’égalité. Mon patron fait vraiment attention à tout le monde ». Un constat partagé par Hélène Ober, cheffe du restaurant Au Caveau de l’Etable : « Les choses commencent à changer. Aujourd’hui, on essaye de garder notre personnel. J’ai vraiment voulu instaurer un côté familial. On travaille en équipe et ça marche ». 

Être indépendante pour être Cheffe

Ainsi, pour pouvoir être libre de faire leur cuisine, elles sont nombreuses à choisir la voie de l’indépendance.

“Si on a décidé de monter notre restaurant, à l’époque, c’était pour être sûres de faire les choses à notre manière. Au moins, on a nos règles et personne n’a rien à y redire” explique Isabelle Egloff, la sommelière des deux sœurs de la Bonne Auberge. Un sentiment que partage Julie Thalmann. En 2016, elle quitte son CDI pour ouvrir son food truck : « Je voulais pouvoir gérer mon emploi du temps et pouvoir changer de lieu régulièrement ».

Un métier passion, auquel elles dédient souvent leur vie au prix de certains sacrifices : « C’est une abnégation totale. J’ai choisi de ne pas avoir d’enfant pour pouvoir m’y dédier complètement. Parce que pour pouvoir réussir, il faut y consacrer la plus grosse partie de notre temps » explique Lydia Elgoff, cheffe étoilée du Grand Est. 

Entre la fermeture de certains restaurants et les clichés qui persistent, la Covid n’aura pas facilité la tâche des femmes, cheffes de cuisine. Mais elles sont plus que déterminées à continuer leur combat. Ne serait-ce que pour montrer que les femmes peuvent aussi, être des cheffes dans les cuisines professionnelles. 

About the author

Journaliste Reporter d’Images pendant plus de 6 ans, j’avais envie de me tourner vers la presse écrite. Je traite principalement des sujets qui touchent à l’environnement et à l’entreprenariat féminin.

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